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27 12 2008 | Elie During

Trois lettres de Henri Bergson à Gilles Deleuze

Une première version de ces lettres a été lue en 2005 au Centre Georges Pompidou à l’occasion d’une soirée d’hommage à Gilles Deleuze.
Ce qui suit reprend le texte paru dans la revue Critique, nº732, mai 2008.
Nous laissons au lecteur le soin de juger de l’usage qui peut en être fait, en comptant sur sa sagacité.

C’est sans commentaire particulier que nous présentons ici le texte de trois lettres autographes inédites adressées par Henri Bergson au jeune Gilles Deleuze. Ces documents d’une densité exceptionnelle sont une contribution importante à la compréhension de la méthode philosophique de Bergson, mais ils témoignent tout autant du rôle qu’a pu jouer celle-ci dans la genèse de la pensée deleuzienne. Nous devons aux responsables du fonds Henri Bergson de l’Oxford Philosophical League l’aimable autorisation de les reproduire : qu’ils en soient vivement remerciés. Il n’a malheureusement pas été possible de reconstituer l’intégralité des échanges. La datation exacte reste d’ailleurs à établir, les références aux premiers manuscrits et ouvrages publiés de Deleuze étant trop rares pour se prononcer à ce sujet. Notons enfin qu’en dépit de l’âge très avancé de Bergson, la graphie de ces lettres est remarquablement stable : les deux ou trois passages qui n’ont pu être pleinement reconstitués dans le troisième document n’excèdent pas une demi ligne. La présentation que nous donnons ici est donc très fidèle aux originaux. On lui a appliqué les conventions éditoriales habituelles : / indique un changement de page du document ; /italique/ indique un mot ou un passage barré ; <italique> indique un mot ou un passage rajouté ; /…../ indique un mot ou un passage non reconstitué.

Elie DURING


PREMIERE LETTRE

Villa Montmorency, 18 Avenue des Tilleuls, Auteuil-Paris [sans date]

Cher Monsieur,

Je ne voulais pas vous remercier pour l’aimable envoi de votre ouvrage avant d’avoir trouvé le temps de le lire. L’étude que vous me faites l’honneur de me consacrer est si dense, et je suis si débordé d’occupations, que j’ai dû attendre jusqu’à la semaine dernière pour en prendre connaissance - encore n’ai-je pu le faire que d’une manière bien superficielle. Je vous relirai ; mais dès maintenant je tiens à vous dire combien j’ai été intéressé par ce portrait /fidèle/ que vous faites de ma philosophie.

Concernant l’usage du concept d’intuition, vous m’avez fort bien compris. Vous avez bien raison de le rappeler dès la première page : l’intuition n’a jamais été pour moi synonyme de sentiment, d’inspiration, encore moins d’instinct ou de sympathie confuse ; elle est même tout le contraire, et c’est pourquoi j’ai dit qu’elle introduisait en philosophie l’esprit de précision.

A vrai dire, <la théorie de> l’intuition, à laquelle vous consacrez le premier chapitre de votre étude, ne s’est dégagée à mes yeux que longtemps après la théorie de la durée : elle en dérive et ne peut se comprendre que par elle. C’est pourquoi vous avez encore une fois raison de présenter l’intuition comme une méthode, plutôt que comme une théorie proprement dite. L’intuition dont je parle est avant tout intuition de la durée, et la durée prescrit une méthode. Tout résumé de mes vues les déforme dans leur ensemble et les expose, par là même, à une foule d’objections, s’il ne se place pas de prime abord et s’il ne revient pas sans cesse à cette intuition spéciale qui est le centre même de la doctrine, avec tout ce qu’elle suppose d’effort et parfois de violence pour défaire les plis contractés par nos manières habituelles de penser. /

A une dame qui me demandait un jour de lui exposer ma philosophie en quelques mots qu’elle puisse comprendre, j’ai cru bon de faire la réponse suivante : « Madame, j’ai dit que le temps était réel, et qu’il n’était pas de l’espace ». J’ignore si cela a suffi à éclairer mon interlocutrice, mais je tiens pour très salutaire ce genre d’exercice de contraction philosophique qui oblige à mettre à nu et à cerner d’une formule simple et suggestive l’intuition génératrice d’une doctrine ou d’un système de pensée. Il est regrettable qu’il ne soit pas plus largement pratiqué dans les classes.

Enfin, disais-je, le temps est réel. Mais quel temps, et quelle réalité ? Toute la question est là, vous l’avez fort bien perçu. La durée d’une réalité qui se fait, d’une réalité se faisant, voilà ce que, d’un ouvrage à l’autre, j’ai constamment visé. Il n’y a là nul mystère, nulle faculté occulte, et c’est pourquoi j’ai pris soin d’illustrer ce point en m’inspirant des expériences les plus ordinaires. Prenez l’escrimeur en pleine action, voyez la direction changeante de ses mouvements, le devenir qui entraîne ses gestes. Lorsqu’il voit arriver sur lui la pointe de son adversaire, il sait bien que c’est le mouvement de la pointe qui a entraîné l’épée, l’épée qui a tiré avec elle le bras, le bras qui a allongé le corps en s’allongeant lui-même : on ne se fend comme il faut, et l’on ne sait porter un coup droit, que du jour où l’on sent ainsi les choses. Les placer dans l’ordre inverse, c’est reconstruire, et par conséquent philosopher ; c’est parcourir à rebours le chemin frayé par l’intuition immédiate du mouvement qui se fait. Je puis me flatter d’avoir suffisamment pratiqué l’escrime, dans ma jeunesse, pour savoir ce qu’il y a d’artificiel dans ce genre de recomposition abstraite : c’est pourtant ainsi que nous raisonnons le plus souvent. Sans doute l’apprenti escrimeur doit-il penser aussi aux mouvements discontinus de la leçon, tandis que son corps s’abandonne à la continuité de l’assaut. Il découpe alors mentalement son propre élan en une succession d’attitudes et de positions. Libre à lui de se figurer, en travaillant l’enchaînement des figures, que c’est la flexion des genoux ou tel mouvement de l’épaule qui, en se transmettant de proche en proche à la main, font mouvoir l’épée vers sa cible. A défaut de souplesse, il y gagnera peut-être en exactitude. C’est ainsi qu’il faut s’exercer ; mais il ne faut pas oublier de sentir. On raconte que le baron de Jarnac s’était préparé au duel en louant les services d’un maître d’arme italien ; mais l’essentiel du « coup » aura consisté à le placer au moment propice. D’ailleurs, la démarche raide de l’analyse ne serait pas si efficace si l’habitude contractée au cours d’une longue pratique ne conférait à l’intelligence une sûreté proche de l’instinct. Ces deux mouvements qui marchent d’ordinaire en sens contraires sont tout près de coïncider lorsqu’il arrive à l’escrimeur d’inventer dans le feu de l’action une nouvelle parade, une nouvelle manière de toucher - et je crois qu’il y a de l’invention dans les sports comme dans les arts. /

J’ai été tout particulièrement sensible aux passages que vous consacrez à L’Évolution créatrice. Tout comme la matière est une retombée de l’élan créateur, plutôt que sa négation active, l’intelligence est une détente de l’intuition, plutôt qu’une tendance opposée : c’est dire qu’il y a entre elles deux une affinité essentielle. Sur ce point, j’ai été généralement mal compris, et je vous sais gré d’avoir mis les choses au clair. On m’a fait passer pour un adversaire de l’intelligence, un chantre de l’anti-intellectualisme qui placerait l’instinct au-dessus de tout. Il faut n’avoir jamais ouvert mes livres pour s’imaginer pareille absurdité. Il faut surtout n’avoir pas compris ce que je n’ai cessé de dire, à savoir que l’intuition n’est elle-même qu’un régime particulier auquel se plie l’intelligence lorsqu’en se retournant violemment sur elle-même, elle se rend capable de se dilater pour ressaisir la genèse réelle des choses. Il n’y a que Benda pour croire que l’intelligence y perd quelque chose : à le lire, les concepts seraient des étiquettes dont la forme serait découpée une fois pour toutes et que nous n’aurions plus qu’à coller sur les choses comme sur des pots de confiture. Autant vaudrait dire que toute vérité est déjà virtuellement connue, que le modèle en est déposé dans les cartons administratifs de la cité, et que la philosophie est un jeu de puzzle où il s’agit de reconstituer, avec les pièces que la société nous fournit, le dessin qu’elle ne veut pas nous montrer. Cette image grotesque de la connaissance nourrit plus souvent qu’on ne l’imagine la demande de « critères » sûrs pour l’application des concepts.

Mais le rationalisme élargi réclame des outils nouveaux, et pour commencer une idée différente du concept. Platon, vous le rappelez, compare le bon dialecticien au cuisinier habile qui découpe la bête sans lui briser les os, en suivant les articulations dessinées par la nature. L’image du squelette est encore trop rigide, mais tel était bien, pour moi, le concept de durée : un outil aussi simple, aussi tranchant, que le fil de l’épée. Pourtant, comme chaque chose a sa manière singulière de durer, c’est à peine s’il convient d’écrire le mot durée au singulier. Il n’y a jamais que des durées, et chaque durée est en elle-même multiple. Derrière le concept de durée, il y a le problème du multiple : non pas le multiple en général, mais un multiple d’un genre particulier, dont la définition exige un effort de création spécial. La représentation d’une multiplicité de pénétration réciproque, toute différente de la multiplicité numérique, est le point d’où je suis parti et où je suis constamment revenu. Il n’y a pas d’autre moyen de traduire une durée hétérogène, qualitative et réellement créatrice. Je ne sais si le rapprochement que vous suggérez avec les multiplicités de Riemann - auxquelles je n’avais pour ma part jamais songé - permet de préciser cette intuition sans nous reconduire à l’extériorité réciproque des parties qui caractérise selon moi toute représentation spatiale.

J’ai parlé de la nécessité de penser au moyen de concepts plus /fluides/ souples. Si le mot « concept » ne devait plus convenir, je l’abandonnerais sans regret. Il est certain, en tout cas, qu’une telle tâche demande à l’esprit un grand effort, la rupture de beaucoup de cadres, quelque chose comme une nouvelle méthode. Car l’immédiat est loin d’être ce qu’il y a de plus facile à apercevoir et surtout à penser. Et cependant, il n’est pas non plus l’ineffable, qui est une coquetterie, et plus souvent encore, une facilité. / Or sur ce point, votre étude tranche sur celles qui m’ont été consacrées jusqu’ici. Je réclame en philosophie une certaine manière difficultueuse de penser - comment a-t-on pu s’y tromper ? Et votre commentaire, parce qu’il prend au sérieux l’idée d’une méthode de précision en philosophie, découragera plus d’un lecteur qui aura cru y trouver de belles pages sur le sentiment du moi qui dure ; mais ceux qui attendent autre chose de la philosophie y trouveront leur compte. Ou je me trompe beaucoup, ou cette étude fera date.

Permettez-moi, cependant, un <amical> conseil de travail. Il y a un grand avantage, dans les analyses de concepts, à partir de situations concrètes et /très/ simples, plutôt que des auteurs ou même des problèmes philosophiques en tant que tels. Je l’ai observé souvent : plus un philosophe est doué, plus il a tendance, au début, à quitter le concret. Il doit s’en empêcher parfois, le temps de revenir à des perceptions ou à des intuitions concrètes où sa pensée pourra se simplifier et se préciser. Rien n’est plus aisé que de raisonner géométriquement sur des idées abstraites ; en chacun sommeille un métaphysicien qui incline à recomposer le réel avec des constructions dialectiques. Je revendique pour ma part une métaphysique positive, et je n’aurais pas passé tant de temps à approfondir les faits de la psychologie ou des sciences de la vie, ni consacré tant d’énergie - Dieu sait si on me l’a reproché ! - à comprendre la manière dont les principes de la mécanique nouvelle s’appliquent aux /jointures/ articulations de l’expérience, si je n’étais pas convaincu que les grands problèmes de la philosophie peuvent être posés à neuf et trouver du même coup un début de solution pourvu qu’on suive les contours sinueux et mobiles de la réalité, en la serrant d’aussi près que possible, dans une espèce d’auscultation spirituelle. Ne perdez pas le concret, revenez-y constamment. L’intuition simple du geste de l’escrimeur vaut mieux que cent arguments dialectiques.

Ces remarques vous sembleront peut-être immodestes. Je ne m’autoriserais pas une telle franchise si votre étude ne faisait reconnaître avec tant d’évidence les marques d’un <véritable> talent philosophique /impressionnant/. J’ajouterai qu’en bien des passages, vos mots expriment si bien le fond de ma pensée qu’il me semble me lire ou me relire moi-même. Mais cette espèce de ventriloquie s’accompagne, d’un bout à l’autre, de toutes sortes de glissements, de décentrements et parfois de cassures, qui me font penser que ce « bergsonisme » qui donne son titre à votre livre porte déjà toute une philosophie personnelle, que je ne peux que vous inviter à élaborer et prolonger en votre nom propre. Ce serait, il me semble, une philosophie de la différence, ou plutôt de la différence pure. Si vous poussez jusqu’à Auteuil, j’aurai plaisir à faire votre connaissance et à reparler plus en détail de tout cela.

Recevez, cher Monsieur, l’assurance de mes sentiments dévoués,

H. BERGSON

J’oubliais de vous remercier pour les textes choisis que vous avez eu l’amabilité de joindre à votre envoi. Je me suis livré naguère, sur le cas de Lucrèce, à un exercice semblable ; mais j’étais bien loin d’imaginer être mis un jour à mon tour « en morceaux ». Ce petit Mémoire et vie est d’autant plus /utile/ nécessaire qu’il contient certains des textes auxquels vous renvoyez dans votre commentaire sans toujours les citer - au risque, parfois, de perdre les lecteurs les moins familiers de mon œuvre.


DEUXIEME LETTRE

Paris, 47 Boulevard Beauséjour. XVIe. [manque la date]

Cher ami,

Mon collègue Jean Wahl avait eu l’amabilité, au printemps, de me porter votre thèse, La différence et la répétition [sic]. Je ne sais comment me faire pardonner de l’avoir gardée si longtemps sans vous faire une réponse. Je l’avais pourtant parcourue tout de suite, et avec un /extrême/ vif intérêt. Puis étaient survenus plusieurs accidents de santé. Votre manuscrit resté sur ma table, avait été « rangé », - c’est-à-dire qu’il m’était devenu impossible de le retrouver. A plusieurs reprises je l’ai fait rechercher. Le voici enfin réapparu.

En le parcourant à nouveau, je ne puis que répéter ce que je vous disais de sa première version lors de notre conversation du mois de décembre. Vous avez accompli là un travail considérable, et les idées que vous développez témoignent d’une ampleur de vue que certains pourraient percevoir comme de la hardiesse. J’espère seulement que les collègues qui jugeront votre travail auront l’honnêteté de reconnaître, derrière le ton inhabituel de votre thèse et l’abondance des lectures qu’elle mobilise, le souci de précision que je considère comme la première vertu du philosophe.

Il faut avouer que vous ne leur facilitez pas la tâche. A vous lire, il me revient en mémoire ce que vous me confiiez de vos impressions à la découverte du premier chapitre de Matière et mémoire. Vous m’expliquiez alors, non sans malice, que ce texte était à vos yeux l’un des plus matérialistes qu’on ait jamais écrit en philosophie. Vous ajoutiez qu’en créant des concepts qui répondent à des problèmes nouveaux, une philosophie confère aux choses une nouvelle découpe et projette par là même sur le monde une lumière étrange et presque irréelle. Vous évoquiez à ce sujet un paysage de « science-fiction ». Mes occupations me laissent, hélas, trop peu de loisir pour me familiariser avec cette littérature, mais je crois comprendre ce que vous vouliez dire, et je dois vous avouer à mon tour que certains passages de votre thèse m’inspirent un sentiment tout à fait comparable. /

J’ai été intéressé, charmé - et quelquefois même convaincu - par le projet que vous formez de retrouver la différence pure jusque dans les concepts eux-mêmes, à condition de les ressaisir comme des nœuds ou des singularités au sein d’Idées-Problèmes. Cette idée d’un usage intensif des concepts va bien au-delà de ce que j’imaginais en parlant de « concepts souples » et comme taillés « sur mesure ». En somme, vous retrouvez sur le terrain idéel l’ontologie des multiplicités intensives dont je vois le type pur dans l’expérience de la durée vécue : vous réclamez une ontologie pour les concepts eux-mêmes, pour autant qu’on puisse les ressaisir à leur tour en durée, dans le mouvement de leur genèse ou de leur différenciation. Les passages sur la calcul différentiel m’ont particulièrement intéressé, vous vous en doutez bien : j’ai toujours considéré cette méthode, ou du moins son idée génératrice, comme un véritable coup de sonde donné dans la durée pure, à condition bien sûr qu’on ne se contente pas d’y voir l’organisation logique d’un système d’actes, mais plutôt, sous la forme qu’elle revêtait à l’origine chez Newton, une espèce de modelage intellectuel du mouvement réel. En revanche, les passages consacrés à la répétition, et notamment ceux où intervient l’éternel retour, m’ont causé quelques soucis. Pardonnez ma franchise. Vous savez la réserve que m’inspirent les écrits de Frédéric Nietzsche. C’est d’ailleurs une question de méthode, et même de style ou de tempérament, plus encore que de contenu : je ne suis jamais sûr de comprendre.

Le chapitre sur l’« image de la pensée » me semble à cet égard plus réussi : mais je ne suis probablement pas le mieux placé pour en juger, puisque, sans m’y nommer jamais, vous y reprenez l’essentiel de ce que vous exposiez déjà dans l’étude sur « le bergsonisme » au sujet de ma critique des faux problèmes. Toute l’affaire de la philosophie est en effet de bien poser les problèmes et, du même mouvement, de déposer les faux problèmes qui empêchent de penser. C’est d’ailleurs là ce qui distingue, à mon avis, une philosophie d’amateur d’une philosophie digne de ce nom. J’appelle amateur celui / qui choisit entre des solutions toutes faites, comme on choisit le parti politique où l’on se fera inscrire. Et j’appelle philosophe celui qui crée la solution, alors nécessairement unique, du problème qu’il a posé à nouveau par cela même qu’il a fait un effort pour le résoudre. En subissant le problème tel qu’il est posé par le langage et l’opinion commune, nous nous condamnons par avance à recevoir une solution toute faite ou, en mettant les choses au mieux, à simplement choisir entre les deux ou trois solutions, seules possibles, qui sont coéternelles à cette position du problème. Autant vaudrait assigner au philosophe le rôle et l’attitude de l’écolier, qui cherche la solution en se disant qu’un coup d’œil indiscret la lui montrerait, notée en regard de l’énoncé, dans le cahier du maître. Mais la vérité est qu’il s’agit, en philosophie et même ailleurs, de trouver le problème et par conséquent de le poser, plus encore que de le résoudre.

Remarquez, à ce propos, que je me suis bien gardé d’intituler Matière et Esprit le livre où j’entreprends de critiquer l’idée du parallélisme psycho-physique. Toute la difficulté était de cerner au plus juste l’écart entre la pensée et les conditions physiques où cette pensée s’exerce, et de le faire sur le terrain même du matérialisme. Plutôt que de partir d’une opposition de principe entre deux termes extérieurs l’un à l’autre, la matière « en soi », considérée dans ses formes rudimentaires, et l’esprit « en soi », identifié à ses facultés supérieures, j’ai voulu me placer au lieu où ces deux concepts se touchent, à leur frontière commune, pour étudier la forme et la nature du contact (l’expérience en général pourrait d’ailleurs se définir le lieu où les concepts se touchent et parfois s’interpénètrent).

Ainsi j’échappai à la position ordinaire du problème, et aux oppositions qu’elle suscite immanquablement : réalisme et idéalisme, matérialisme et spiritualisme. En choisissant de parler de la mémoire dans sa relation au fait cérébral, et plus spécialement de la mémoire des mots, donc d’un fait bien déterminé et localisé, j’ai cherché à resserrer le problème de la relation du corps à l’esprit dans les limites les plus étroites possibles. Je me suis d’abord élevé, de complication en complication, jusqu’au point où l’activité de la matière frôle celle de l’esprit. Alors, de simplification en simplification, / j’ai fait descendre l’esprit aussi près que j’ai pu de la matière. En examinant le phénomène de la mémoire des mots et de leur enveloppe sonore, il me semblait que je touchais presque le phénomène cérébral en lequel se continue la vibration sonore. Et pourtant il y avait un écart, et cet écart me conduisait à penser que l’esprit s’insinue ou, mieux, s’insère dans la matière en se rapprochant d’elle par dégradations successives. « Esprit » et « matière » sont d’ailleurs des mots trop larges pour désigner l’articulation fine de ces plans d’expérience. Le oui et le non sont stériles en philosophie. Ce qui est intéressant, c’est le dans quelle mesure ? Sous ce nouveau point de vue, le vieux problème de l’âme et du corps pouvait être posé à neuf : la philosophie exige que l’on taille sur mesure, et je ne peux que souscrire à l’idée que vous développez d’un art des problèmes, plus juste et plus difficile que le jeu dialectique des questions et des réponses.

Mais il faut que nous reparlions de tout cela, et de bien d’autres analyses remarquables que j’ai trouvées dans votre livre sans pouvoir les évoquer ici. Je suis sur le point de me transporter - ou plutôt d’être transporté - à Dax pour y suivre un traitement. J’emporte votre manuscrit avec moi. Pour le moment je me borne à vous adresser tous mes compliments, et j’y joins l’expression de mes sentiments amicaux.

H. BERGSON


TROISIEME LETTRE

Saint-Cergue, Suisse [manque la date]

Mon cher Deleuze,

Votre très aimable et très intéressante lettre m’a fait le plus grand plaisir. Je voudrais vous répondre longuement, mais les mouvements d’écriture me sont devenus bien douloureux, - sauf à certains moments où j’écris comme autrefois ; mais ces moments sont rares, et je ne sais jamais quand ils viendront.

Je me bornerai à vous dire la joie que m’a causée l’annonce de ce projet d’un livre écrit à quatre mains, avec Monsieur Gattari [sic]. Je ne sais comment vous comptez vous y prendre : c’est là une prouesse dont je me sens tout à fait incapable, étant donné ce que me coûte déjà d’accorder entre elles mes propres idées pour les exposer dans un texte.

Mais je comprends, d’après ce que vous m’en dites, que la rédaction de ce livre ressemblera à une sorte de patchwork, procédant par raccords de pensées. Cela me remet en mémoire une discussion que j’eus naguère avec le regretté William James. Il décrivait le travail conceptuel comme une sorte de « mapmaking », c’est-à-dire de cartographie. Il est vrai que pour lui, comme pour moi, les concepts sont de simples instruments d’action, ou des outils. Mais au lieu d’y voir une objection, il y trouvait pour la philosophie un surcroît de puissance. C’est d’ailleurs sur ce point que nos styles divergent, tout en s’accordant sur un certain nombre de refus : James est allé beaucoup plus loin que moi dans le sens d’une réfutation intellectualiste de l’intellectualisme. Son pragmatisme le conduisait jusqu’à une forme de « constructionnisme » - si vous m’autorisez ce terme barbare - qui me fait souvent songer à votre propre manière.

Vous vous réclamez, comme moi, d’un empirisme vrai, d’un empirisme supérieur - en rappelant que l’empirisme a toujours été, dans ses meilleurs moments, une « folle création de concepts » /…../. Mais vous cherchez du côté de la variation ou de la prolifération des connexions ce que je cherche du côté de la simplification de nos concepts ordinaires, ou de leur fluidification. /

Je voudrais pouvoir discuter tout au long les réflexions que vous développez dans votre lettre, mais je crains de manquer de force et je m’en tiendrai donc à quelques remarques. L’image du « rhizome » me paraît tout à fait propice à faire sentir le type de multiplicité hétérogène et qualitative qui convient à la texture d’une réalité en devenir. Je crains seulement que ceux de vos lecteurs qui n’ont que des notions vagues de botanique n’aillent imaginer des choses extravagantes, et que ceux qui, au contraire, sont versés dans cette matière, n’y trouvent l’occasion d’objecter sans fin, ou de vous reprocher je ne sais quel vitalisme végétal qui serait tout à fait étranger à vos vues. Mais vous saurez, j’en suis certain, tourner ces difficultés /…../. Pourquoi ne pas consacrer une introduction, et même une étude séparée, à cette question ? Il faudra seulement songer à lui trouver un titre moins /singulier/ baroque que celui de Rhizome : votre éditeur, aussi bienveillant soit-il à votre égard, aurait probablement du mal à s’y résoudre.

Vous me permettrez ensuite, cher ami, de vous faire part d’une inquiétude plus générale. Je ne m’autorise pour cela que de ma propre expérience, et des réactions hostiles qu’ont pu susciter certains de mes ouvrages. Que n’a-t-on dit à propos de l’intuition ou de l’élan vital ? C’est à croire que les gens ne prennent pas la peine de lire, et se contentent des résumés qu’ils trouvent tout faits dans la presse ou les mauvais livres. J’ai eu naguère l’occasion de le rappeler à Borel, qui croyait devoir m’administrer une double leçon de mathématiques et de philosophie : c’est une illusion assez répandue qui consiste à croire qu’on peut aborder l’œuvre d’un philosophe contemporain et la réfuter au pied levé en tranchant les problèmes qu’elle pose ou en les écartant comme autant de futilités, sans tenir compte des vingt-cinq siècles de méditation, d’inquiétude et d’effort qui sont comme condensés dans la forme actuelle de ces problèmes, et jusque dans les termes dont le penseur se sert pour les énoncer. A plus forte raison, lorsqu’un philosophe entend reconstruire ou transformer le problème que recouvre un concept, il est vain de lui chercher des querelles de mots. Je crois qu’il est très difficile de dire d’une notion, à simple inspection, si elle est ou n’est pas intelligible. L’intelligibilité d’une idée ne peut se mesurer qu’à la richesse de ce qu’elle suggère, à l’étendue, à la fécondité et à la sûreté de son application, au nombre croissant d’articulations qu’elle nous permet de mettre à nu, pour ainsi dire, dans le réel, enfin à son énergie intérieure. Ainsi en va-t-il du concept d’intuition lui-même. J’estime pour ma part que le temps consacré à la réfutation, en philosophie, est généralement du temps perdu. Mais puisque notre époque semble vouloir soumettre immédiatement toute réflexion à l’impératif de la discussion, j’ai bien peur que vous n’échappiez pas au genre de difficultés que j’ai pu rencontrer moi-même, et que vous vous trouviez plus d’une fois conduit à prendre de votre temps et de votre énergie pour faire une réponse à un critique sévère et injuste. /…../

Aussi il me semble que le livre que vous projetez d’écrire devrait en quelque sorte devancer les objections qu’on ne manquera pas de vous faire, et ce qui est peut-être pire, les déformations que vos propres zélateurs feront nécessairement subir à votre pensée. Les premiers objecteront, car c’est là tout ce qu’ils savent faire : ils vous diront qu’il n’y a pas de multiplicité sans unité, que l’idée même d’une multiplicité pure est par conséquent dénuée de sens, etc. Les seconds s’empresseront / de transformer vos analyses en formules toutes faites : ils iront clamer partout la victoire du multiple, la défaite de l’Un ou de la transcendance. Mais il ne suffit pas de crier « Vive le multiple ! » ; le multiple, il faut le faire. Et pour commencer, ce qui importe véritablement à la philosophie, c’est de savoir quelle unité, quelle multiplicité nous permet d’étreindre l’effort d’intuition, lui-même renouvelé pour chaque nouveau problème.

Je n’ai guère de doute sur votre capacité à le faire entendre à vos lecteurs, comme vous l’aviez fait autrefois, et si clairement, dans l’étude que vous aviez eu l’amabilité de consacrer à mon œuvre. Vous éprouverez d’ailleurs peut-être un jour le besoin de vous expliquer plus longuement sur ce qui vous paraît être la nature du travail philosophique. Je me suis /livré/ risqué à cet exercice dans La Pensée et le mouvant. Mais en voulant décrire la philosophie comme l’activité la plus concrète qui soit, on court le risque de produire l’impression exactement inverse. C’est pourquoi ce livre ne m’a jamais tout à fait satisfait. Et s’il me fallait choisir aujourd’hui, parmi tous mes ouvrages, celui qui se rapproche le plus d’un discours de la méthode, je n’hésiterais pas à dire que c’est Le Rire. Le démontage des faux problèmes, auquel vous avez vous-même consacré de beaux développements, m’apparaît en effet comme une forme de comique philosophique. Je ne sais si l’idée que vous vous faites de la bêtise s’accorde avec ce sentiment, mais il me semble que les joutes philosophiques s’apparentent souvent à une curieuse pantomime de concepts, une espèce de burlesque de la pensée. /

En attendant votre traité de la méthode philosophique, j’ai été fort amusé d’apprendre que vous projetiez d’écrire un livre sur le cinéma, et plus encore que vous comptiez m’y associer, quoique indirectement, en y reprenant la théorie des images proposée naguère dans Matière et mémoire. Vous savez que mon état de santé m’interdit depuis longtemps tout déplacement et que je n’ai pas eu suffisamment de loisir pour suivre les développements de ce divertissement de foire que nous appelions autrefois le « cinématographe ». Si j’ai pu en parler dans certains de mes livres, ce n’était qu’au point de vue du fonctionnement de la machine - encore n’était-ce là qu’une analogie pour décrire le mécanisme de l’intelligence qui prétend restituer la réalité mouvante à partir de vues immobiles prises sur elle, en projetant tout changement sur je ne sais quelle représentation du devenir en général /…../. J’espère que vous trouverez bientôt le temps d’écrire ce livre, dont le sujet m’enchante et m’intrigue à la fois.

Croyez, cher Deleuze, à l’expression de mes sentiments amicaux,

H. BERGSON

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